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– 163 –

janvier 1994

– “Les capteurs de lumière”,

Exposition à la galerie du 16

e

à Paris. Pêché

d’orgueil, je me suis laissé embarquer par

l’enthousiasme de mon entourage. J’aurais dû m’en

tenir à ces conclusions de Dada dans le second

Manifeste du Surréalisme :

l’approbation du public

est à fuir par-dessus tout. Il faut absolument

empêcher le public d’entrer si l’on veut éviter la

confusion !

Je tiens la galerie, je n’ai jamais vu ce public

d’aussi près, ni aussi longtemps. Je prends

conscience de l’effet pervers de la suralimentation

du cerveau. Il y a trop de tout et pas assez de

rien. Personne n’a rien vu !* Je me suis acharné à

vaincre des moulins à vent. La force du vent m’a

plaqué à leurs ailes.

* Le critique d’art qui fera un article dans “l

es cahiers de la

peinture

” (n° 298 avril 1994) citera Duchamp, Klee, Dubuffet,

Fontana… Il n’a rien vu, personne ne voit.

février 1994

– C’est drôle, une porte grince,

Angèle dit : elle s’ouvre. Au même instant j’affirme

“elle se ferme”. Nous en sommes restés là.

Plus on réduit mon espace, plus j’en découvre les

recoins. Je suis ici, par la force des choses, mais

je ne suis pas dupe. Je suis bien quand je dors.

J’aspire au néant, je n’ai pas demandé à vivre. J’ai

peur de souffrir au moment de mourir. Comme ma

mère. Ce futur conditionne mon présent.

Il n’y a pas de complot, nous faisons tout de notre

plein gré ! “Nous tous” sommes consentants !

“je sens que je suis libre,

je sais que je ne le suis pas”

Cioran

mars 1994

– Dans le prolongement de ce

que nous avions fait avec Serge en 1991, nous

enregistrons quelques conversations à bâtons

rompus… J’aime ces échanges car parfois en

parlant, j’entrevois une lumière : j

e pense cela ! et

je ne le savais pas ?

Je me repasse souvent celle-ci :

P – Nous sommes enfermés dans la lumière. Que

voit-on “dehors”, de l’autre côté du jour ?

S – Les astrophysiciens, je cite Hubert Reeves et

Trinh Xuan Thuan, disent qu’on aperçoit d’abord

les superamas de galaxies de centaines de millions

d’années-lumière, puis les amas dix fois plus

petits, puis les groupes de galaxies vingt fois plus

petits, puis les galaxies – dont notre voie lactée

(2000 fois plus petits), puis les étoiles (dont le

soleil, 1000 fois plus petits), puis notre terre (1000

fois plus petite), havre de paix dans l’immensité

cosmique qui tourne à 30 km/s autour du soleil

qui tourne à 230 km/s autour du centre de la voie

lactée qui tombe vers la galaxie Andromède à

100 km/s, qui se précipite à 45 km/s vers le centre

du groupe local qui se déplace à 600 km/s vers

l’amas de la vierge et du superamas de l’hydre et

du centaure, ce dernier tombant à son tour vers le

grand attracteur dont la masse équivaut à celle de

dizaines de milliers de galaxies…

P – Arrête, j’ai le vertige !

S – Dans le même esprit, pour finir, juste une

citation de Nicolas de Staël :

On voit la pensée à

l’œuvre. Eponge d’abord, puis pléthorique, puis

épurée, elle-même, virtuose de l’expression… et

puis voulant toujours se renouveler, elle cherche

d’autres voies, se charge, mue, explore, mais n’est

plus elle-même, seulement un mouvement hors de

soi.

P – Arrête, arrête, j’ai le vertige !

15 avril 1994

– Je suis officiellement à la

retraite. En fait de «

jubilación

», je tourne en rond

autour de moi-même, le cerveau désœuvré. Je

dessine, m’abandonnant au mouvement du crayon,

sans savoir où il va, comme un nuage au vent.

Qui sait entendre le temps glisser sur la soie du

ciel? Qui sait voir le semblable sous l’écorce des

corps? Qui se souviendra de nos efforts, quand

nous ne serons plus qu’une vague photo dans les

albums de nos petits-enfants ?

Finissons-en avec la beauté (finissons en beauté ?)

“Arrête, arrête, j’ai le vertige !”