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J’attends. Depuis plus d’une heure sans doute, l’aube se lève déjà. Attendre. Le temps s’étend dans l’attente. Tout
paraît long, interminable. Je me laisse flotter. Je suis patient. Une longue patience. Attendre. Encore attendre. Etre
vide, sans pensée. Simplement regarder au loin. Au plus loin. Au-delà. Je ne sais pas où, mais derrière. Derrière
quoi ? J’attends. Je regarde à travers. Il y a des ombres, je le soupçonne. De vagues mouvements. J’attends. Je suis
patient. Ma mère m’a appris ça. L’attente et l’attention. Se laisser aller à percevoir. Ça vient. Quelque chose filtre
à travers mon regard ouvert. Je ne sais pas quoi. Une impulsion. J’attends le contact. Je me contente d’être. Je suis.
Je me noie. Ma poitrine se serre de tant attendre. Une anxiété. Et si rien ne venait ? Non, rejeter tout ça, pas de
résultat, pas d’objectif, des mots vides. Je n’attends rien. C’est cela attendre. Je fixe l’espace, comme au-dedans,
comme si ça venait de l’intérieur. Comme si l’intérieur se projetait à l’extérieur, en miroir. C’est vide. Une petite
vague, puis une série, comme la mer ondule à l’horizon. Quelque chose arrive. Une tension en moi. Mon regard
s’obscurcit, pénètre l’en-dedans de cette plaque. La transparence m’engloutit. Je tombe comme une pierre dans
un étang. Ma main se lève au-dessus de ce vide. Rester en suspens. Quelque chose vient. J’attends encore. Rien ne
presse. Quelque chose mûrit dont je ne sais rien. Je ne sais pas par où le prendre. Le premier geste est décisif. Tout
se décide là. Au commencement. Un trait ? Un point ? Une griffure ? Une courbe ? Ici ? Au centre ? Près du bord ?
J’attends ce geste irréparable dont je sais qu’il sera comme une brèche dans la transparence, comme une bouche
qui s’ouvre brusquement et où s’engouffre la lame de fond de l’âme. La magie c’est que l’âme agit. Je m’agite autour
de la plaque. J’hésite encore un instant, mais déjà l’impulsion est partie, tout s’enchaîne, je regarde ma main
transcrire, guidée par l’énergie du vide : la nada.
novembre 1989




