– 6 –
Il est parfois des rendez-vous qu’on rate (d’un numéro
de rue, d’une très légère avance) et qui changent une
vie. Mon père a peut-être eu cette chance : ne pas être
au bon endroit au bon moment. C’est cela aussi la beauté
d’une trajectoire. Et qui sait si ce ne fut pas sa plus
grande chance ? Lorsqu’un peintre rencontre son époque,
un public, ne se fige-t-il pas, même symboliquement,
dans une “posture”, sa “façon” ? Ne signe-t-il pas son
propre arrêt ? A tout le moins, c’est certain, il se dévoie.
Pedro (Pedro Martir Alcalá Jimenez de son nom complet)
aura eu cette possibilité inouïe de passer son chemin,
de poursuivre sa quête en homme libre, en
“chercheur
d’art”
comme il le dit lui-même, sans rencontrer d’autre
obstacle que son esprit.
Bien sûr ce sera aussi sa faiblesse. L’énergie que vous
insufflent les autres sur le bord de la route (surtout dans
les cols), par leurs encouragements, Pedro ne les aura
jamais entendus…
Un matin de l’été 1994, après une séance de pure liberté,
à l’éponge et à l’eau sur un tableau noir, il s’arrêta net,
ferma son atelier pour ne jamais plus y revenir.
“Je garde
ma peinture dans ma tête”
dit-il désormais.
Ce livre est une cartographie. Au-delà de ce qui est
peint, elle dévoile ce qu’il y a
“à peindre et à penser”
.
En zoomant sur une quinzaine d’années, elle révèle un
parcours “parallèle” (au sens où les lignes se rejoignent –
peut-être – à l’infini). Les extraits de son journal de bord
éclairent les œuvres ici et là, mais il s’agit bien, et avant
tout, de
raconter le chemin qui ne va nulle part mais où
l’on se sent obligé d’aller
.
Serge Alcalá,
Marseille, le 12 décembre 2015




