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– 12 –

j’aime

J’aime la Couleur, puissance et nuances, harmonies, contrastes et dissonnances – J’aime

Goya, Vélasquez, Murillo, Dali, Picasso, Tapiès, Miró (est-ce le sang espagnol qui parle en

moi ?) – J’aime me souvenir ce qu’il m’en a coûté, de larmes, de rage, d’oubli, d’errances,

avant de me sentir neuf, modestement, mais exclusivement moi-même – J’aime la force qui

m’a conduit à tout reprendre à zéro : l’insatisfaction – J’aime Duchamp et lui rends grâce

pour sa “Mariée” sous-verre, dont la sublime perfection du hasard fit qu’elle se brisa ! –

J’aime ma nouvelle posture sans repentir, sans retour possible – J’aime quand le doute

me murmure : seras-tu à la hauteur ? – J’aime les braises qui m’empêchent de m’arrêter

– J’aime ma chance, qui m’a préservé des dévoiements : le regard des autres, la répétition,

l’indifférence, la mode, la fatigue, la technique, la volonté, l’aigreur, la reconnaissance, la

falsification, l’usurpation d’identité, l’identité, la pose, la posture, l’immobilisme, la fuite

en avant, en abîme, l’art pour l’art, l’art pour l’argent, l’habitude, ses travers, l’à-quoi-

bon ? l’exaltation – J’aime interroger les “commencements”, Lascaux, Altamira – J’aime

les palindromes, à l’endroit, à l’envers : in girum imus nocte ecce et consumimur igni*

– Je n’aime pas qu’on dise “on n’y peut rien” – J’aime regarder les cumulus dévaler le

ciel à toutes jambes, les peupliers danser dans la brise – Je n’aime pas les idées reçues,

digérées, estampillées – Je n’aime pas vieillir, heureusement ça n’arrive qu’une fois par

an – J’aime le linge bariolé qui flotte aux balcons des ruelles pendant les heures chaudes

de l’après-midi dans les villes solaires – J’aime les crépuscules aux nuages déchirés de

mauves et de roses – J’aime quand le soleil tape comme un gong sur la terre assoiffée –

J’aime les ocres et les bruns des collines désertiques d’Andalousie, ses pierres brûlées,

sonnées de tant de lumière et les chemins qui s’y perdent dans les mémoires – J’aime la

vaillance des oliviers millénaires, leurs corps noueux, torturés par la lenteur des midis –

J’aime ces villages oubliés de tous, au lointain des sierras, et la fragile silhouette de don

quijote de la mancha – J’aime ma quête sans fin, celle d’un chercheur d’art – J’aime les

côtes déchiquetées d’écume quand les falaises de pins plongent en abrupts orangés dans

l’outremer inimitable de la Méditerranée – J’aime quand les vagues en roulant répètent à

l’infini “Que fais-tu là ? Que fais-tu là ?” – J’aime quand il fait si chaud que même respirer

brûle l’âme – J’aime le plaisir simple de mettre sa tête sur l’oreiller frais de la sieste et de

faire accourir les visions – J’aime mes visions…

à l’orée de la découverte – 1981

(détail)

autoportrait

j’aime

g

j’ai vu

j’aimerais

j’ai peint

je me souviens

j’ai appris

j’ai fait